LES BABYBOOMERS ET LA MORT


Cette année, au Festival du Film de Locarno, j'ai cru voir quelque chose comme un phénomène de société passer sur les écrans. Un thème qui traversait plusieurs films, celui de la disparition de la génération qui nous a précédé sur terre, nos parents, pour tout dire. On entend souvent dire que la mort est un grand tabou dans notre société occidentale moderne, et bien il m'a semblé qu'un coin du voile se soulevait.

C'est bien connu, ma génération, celle du mitan du siècle, est LA génération. Car, il faut en convenir, ceux de la génération précédente, les malheureux nés pendant la guerre, ou avant, sont des sacrifiés, pour ne pas dire des obscurantistes, car les pauvres diables n'ont pas fait leurs poussées hormonales avec Salut Les Copains. Quand à ceux qui sont nés  dans les sixties, voire les seventies, ils ont biberonné les Beatles directement au goulot sans même connaître leur bonheur, les inconscients. Sans parler des encore plus jeunes, pauvres captifs de la consommation sécurisée et de la crise. Trop vieux ou trop jeunes pour lancer le pavé au joyeux mois de mai, tenez, ils me font mal au coeur ! Bon, enfin, certains s'en sont sortis, à peu près !

Franchement, ceux qui se sont vraiment bien marrés, ceux qui ont sillonné l'Europe en autostop, qui ont testé la liberté sexuelle sans craindre de mourir ou d'enfanter inopinément, qui ont dit merde à de Gaulle, appelé leurs vieux des croulants ou l'inverse, qui se sont chopé des souffles au coeur en découvrant les derniers morceaux des groupes adorés, qui n'ont pas douté que leurs talents seraient reconnus et qu'ils allaient fabriquer un monde meilleur, et bien c'est ma génération, LA génération, qu'est-ce que je vous disais. En plus, ils se sont payé le luxe d'avoir de l'argent de poche puis des premiers salaires qui étaient de vrais salaires. Très vite, ils sont devenus une cible de choix pour les marchands, qui ont fabriqués des tas de trucs sympas juste pour eux, pour satisfaire leurs désirs. C'était marrant, la stéréo, les fringues, les gadgets, les disques et tout le toutim. LA génération n'avait que des désirs et le désir était désirable, et légitime, ah ça oui. Un âge d'or.*

Vous m'avez vu venir : une pareille génération ne peut que se croire immortelle et c'est bien cela qui s'est passé. La mort, c'était pour les très vieux ou alors elle sévissait au Vietnam, quelle horreur, heureusement qu'on pouvait faire des manifs. On ne la voyait pas, la mort, on ne la touchait pas, on ne la sentait pas. Il y eut même des sociologues et des philosophes pour interroger cette absence, cette amnésie. **

Passe le temps, passent les années comme dit la chanson. Et voilà que, brutalement, nous sommes rattrapés par la camarde.

Que s'est-il passé ? C'est idiot, on aurait tout de même pu y penser. Le rappel à l'ordre de notre non-immortalité est venue de nos parents, évidemment. Ce sont eux qui ont fait siffler la faux à nos oreilles.  Car les voilà devenus vieux et peu à peu les rôles s'inversent. A nous de prendre soin d'eux, de les protéger. Et puis, l'un après l'autre ils meurent. Le vieux corps lâche, parfois l'esprit. A la fin il reste une main que l'on caresse. Puis l'absence. La disparition des parents nous met la mort en face. Avec le temps on réalise qu'elle nous accompagne désormais et que ce n'est peut-être pas si terrible.

Mes chers frères et soeurs en génération, vous qui venez d'enterrer vos papas et/ou vos mamans, ou qui n'allez plus tarder à le faire, allez au cinéma! Car il est bon de sentir l'écho de son chagrin et de son deuil résonner dans le coeur des autres. Le cinéma nous sert à tant de choses, et voilà qu'il se montre utile pour la cérémonie des adieux.

Parmi tous les nouveaux films que j'ai visionné pendant le Festival, il y en avait bien six ou sept qui, chacun à leur manière, célébraient cette cérémonie des adieux, célébraient la force du lien d'amour vécu avec nos vieux qui s'en vont.

Il y a cette réalisatrice japonaise qui filme longuement la femme qui lui a servi de mère, sa grand-mère en réalité. Elle la filme dans tous les états de sa grande vieillesse, jusqu'au jour de la mort, avec une tendresse limpide et toute la complicité de l'aïeule. Ce film de Naomi Kawase, "Chiri", tisse la matière même du souvenir.

Fang Song, cinéaste chinoise, filme ses parents dans leur appartement et prend conscience, en cours de tournage, qu'ils sont devenus vieux. Elle dit " je voudrais avoir 17 ans à nouveau" et on comprend que ce n'est pas pour retrouver sa jeunesse mais pour empêcher ses parents de disparaître bientôt. "Memories look at me" porte bien son titre et nous dit l'intense mélancolie d'un deuil que l'on voit venir.

Quant à David Sieveking, il filme dans "Vergiss mein nicht" sa mère frappée de la maladie d'Alzheimer. Sa mère encore jeune, qui était, il y a si peu de temps, une grande beauté, une intellectuelle, militante et femme libre. C'est trop. Puisqu'il est cinéaste, il utilise sa caméra pour faire quelque chose de cet horrible effondrement, il la filme jusqu'à la fin, à travers les étapes de ce chemin de croix. Le père est là aussi et peut-être parviennent-ils, au bout, à extraire de cette caméra quelque chose d'essentiel et qu'ils vont partager, une sorte d'hymne à la vie, paradoxalement.

Je m'arrête là. Vous l'aurez compris, ces films portent une intense émotion, mais ils ne sont ni tristes ni glauques. Ils sont, chacun à leur manière du côté de l'intelligence, de la lucidité et d'une tendresse  qui apprivoise l'inéluctable.

* oui, on le sait, les âges d'or ne durent pas, il en sort parfois de vraies mochetés, car comme dit Lao Tseu : d'un bien peut sortir un mal.
** Outrancière généralisation bien sûr et pardon à ceux qui ont vécu la dure réalité des deuils le long de leur route.

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